Attrapez votre exemplaire de Claudio Morandini, installez-vous confortablement dans une chaise berçante (c’est un « plus » si elle grince légèrement!) et ouvrez len- tement votre livre au son d’un délicieux feu qui crépite dans le foyer situé non loin de vous. Cependant, avant de commencer votre lecture, vous devrez éloigner de vos pensées tous vos soucis quotidiens, car il vous faut aérer votre esprit et vous préparer à vivre une aventure merveilleuse. Vous voilà prêt? Parce que vous ne lirez pas Les Pierres, non… vous vous ferez conter cette histoire !
Dès les premières lignes du roman, la narration vous plonge, lecteur, dans une ambiance à la Fred Pellerin. Elle vous invite à entrer dans son univers en s’adressant directement à vous, elle vous interpelle. La tonalité du narrateur est naturelle, verbale, comme s’il était véritablement dans la même pièce que vous et qu’il se mettait à vous raconter les contes et les légendes de son village. Il commence l’histoire d’un premier personnage, mentionne le nom d’un second, affirme qu’il rediscutera de ce dernier plus tard (parce que vous avez le temps d’y revenir dans un chapitre futur), puis poursuit son récit là où il s’était arrêté. En tant que lecteur, vous êtes entièrement à la merci de ce narrateur, et ce, même si vous avez l’impression qu’il pourrait discuter avec vous, là, maintenant, étant donné la familiarité du langage utilisé par l’auteur.
Le récit prend place dans un village plutôt rustique (quoiqu’il s’agisse en fait de deux villages) où les habitations étaient à l’époque faites de pierre et où, après les étranges événements qui s’y sont produits, les maisons furent par la suite construites en bois. Les villageois ont l’absurde habitude de déménager d’un village à l’autre deux fois par an, tantôt en haut de la montagne, tantôt en bas près du cours d’eau. Les déplacements se font d’abord au gré des saisons, puis, en raison de l’inexplicable aventure du couple des Saponara, ils se font en fonction des rêves et des craintes des habitants.
Les Saponara, c’est un couple d’étrangers venu s’établir dans la région pour enseigner et profiter d’un peu de tranquillité. Et l’objectif est atteint jusqu’à ce qu’un tas de poussière de roche sorte de nulle part et vienne s’établir au milieu de leur séjour, et que, de jour en jour, il grossisse et devienne progressivement un tas de pierres. Si le couple tente de s’expliquer le phénomène normalement, l’incrédulité prend le dessus, puis l’effroi. Les pierres, habituellement si familières et inoffensives, deviennent étrangères et inquiétantes. Anormales.
Peu à peu, cette étrangeté s’insère dans la vie de tous les villageois. Le drame des Saponara les affecte tous et devient même dangereux. Parfois l’étrange s’en prend au gens et cela effraie, parfois il devient tout simplement une source de fascination en raison de la curiosité qu’il attise. Les pierres deviennent l’attraction du village, que ses occupants soient au sommet de la montagne ou à ses pieds… parce qu’elles bougent. Certains habitants en sont effrayés et les évitent à tous prix, d’autres s’y attaquent directement et tentent d’interrompre le phénomène par tous les moyens.

Dans Les Pierres, l’inanimé prend vie de façon inexplicable, autant pour tous les personnages que pour le lecteur. L’histoire, trop absurde et étrange, se transforme en légende, en conte qui ne sert qu’à être livré aux curieux et à faire parler d’un village pourtant si simple. Des pierres qui se déplacent, qui inquiètent au point de changer le mode de construction des habitations. Un phénomène qui semble tout droit sorti de l’imagination de l’auteur. Et pourtant… la note de l’écrivain laisse entendre qu’il se serait probablement laissé inspirer par une « pluie de pierres » qui aurait eu lieu dans la première moitié du XXe siècle.
Les Pierres, un roman curieux qui captive avant tout par sa narration vivante et invitante, qui intrigue par son aura de mystère et qui vous fait voyager, lecteur, comme si vous étiez un ami ou un sympathique passant dans une auberge d’autrefois.

(Émanuelle PELLETIER-GUAY, Solaris 212, Automne 2019)
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